Lycée : Pierre de RONSARD (1524-1585) "Ha, Seigneur dieu,..." Sonnet LXI Amours de Marie (1553)
Ha (Ah !), seigneur dieu, que de grâces [écloses
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Que
exclamatif, expression de l'admiration
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| Dans le jardin de ce sein verdelet, | vert clair, jeune ; le jardin = microscosme image du paradis |
| Enflent le rond de deux gazons de lait, | valorisation de la comparaison avec la nature (le gazon était non une "pelouse" mais une petite motte herbeuse, avec dl'idée de l'arrondi ; et le lait évoque la fertilité de la terre et de la femme, donc le fait qu'elle soit désirable : la jeune fille est symbolisée par ce printemps). |
| Où des Amours les fléches sont encloses ! |
(Amours = pluriel pour Eros, fils de Vénus, tirant ses flèches amoureuses, les yeux bandés) = elle a été choisie par Eros,l'Amour comme victime, sans doute parce qu'elle est belle, aimable et peut-être aimante. C'est une allusion mythologique très délicate. Le destinaire n'est pas nommé explicitement. Sinon "Dieu" dans l'interjection, le poète parle seul, il se confie, il vante : "CE sein" (non TON sein) ou "LE rond" article défini = généralisation ; aucune femme n'est nommée, le poème ne semble pas adressée explicitement. |
| Je me transforme en cent métamorphoses, | Puis le poète apparaît "en action", tout puissant dans une métamorphose, au présent (un présent d'énonciation ou... d'habitude) |
| Quand je te vois, petit mont jumelet, | Et c'est QUAND il voit le corps de l'aimée qu'il se trouve doté de cette puissance. |
| Ains du printemps un rosier nouvelet, | Métaphore filée (tissée, continuée) femme = nature au printemps. Le jardin, symbole du paradis terrestre, se poursuit dans l'analogie avec la rose (symbole de la femme, de l'amour). L'insistance sur la petitesse (en dehors de la beauté propre de la miniature permet aussi de motiver la métamorphose du 1er tercet. |
| Qui le matin bienveigne de ses roses. |
Le destinataire qui est
représenté par le pronom personnel TE, c'est... la poitrine de la femme désirée. Il s'agit
d'une sorte de personnification, dans le genre du blason. Ce qui est très valorisant, car cet éloge rapproche la femme de la nature, et dans sa perfection, donc du cosmos (oeuvre de dieu). Le désir quand il apparaît est très fort, il rend le poète surhumain, il le porte, il le transporte, c'est sa force. Cent = hyperbole. Et le fait de se transformer permet au poète de se présenter sous des jours variés : ainsi tout autant délicat et surprenant, pour charmer la dame (Modèle : L'ARIOSTE) Son désir se présente sous une forme aimable, "courtoise" : la caresse ; même si la comparaison avec le printemps jardinier introduit l'idée d'une relation plus sensuelle. |
| S'Europe avait l'estomac aussi beau, | Amplification, superlatif absolu (ce n'est pas "plus beau que", c'est très beau). Antonomase : Europe (fille d'Agénor, choisie par Jupiter our sa grande beauté, sa jeunesse...cf. OVIDE. |
| De t'être fait, Jupiter, un taureau, | Ici le destinataire change, et c'est le dieu des dieux que le poète tutoie (familarité, sur le mode antique ?). Ce destinataire sert à rehausser le prestige du poète, qui se montre comme appartenant à une caste d'hommes intimes avec les dieux. |
| Je te pardonne. Hé, que ne suis-je puce ! |
Le JE apparaît ensuite en fin de strophe, mais c'est pour pardonner au
dieu des dieux de s'être métamorphosé en taureau pour déduire le belle Europe ! L'acte de séduction est justifié par la beauté de la jeune fille. Le taureau représente la puissance sexuelle, la fécondité ; la puce peut représenter une sensualité fantaisiste (cf. Folâtreries de RONSARD) : le poète joue avec son propre désir. Evidemment ce qui est important, c'est l'écart entre les deux animaux symboliques... Différence, modestie, imagination. |
| La baisotant, tous les jours je mordrais |
Maintenant l'énoncé est coupé de la situation d'énonciation = le poète parle de la femme, et non à la femme (ou à ses seins). Ce n'est donc un poème "destiné" à un interlocutrice précise, même sous-entendue, c'est un compliment plus détaché d'un destinataire concret. |
| Ses beaux tétins, mais la nuit je voudrais | Ici le poète domine, il est très présent quand il s'agit d'agir (vouloir, mordre, pouvoir) : son désir se traduit en acte, en puissance. |
| Que rechanger en homme je me pusse. |
Le désir prend ici une forme vive, agaçante (comme on parle d'agaceries) puis grivoise, la morsure du sein est bien directement évoquée, puis la "métamorphose" en homme (idée plaisante... se métamorphoser en ... soi-même) exprime nettenemtn la sensualité du désir. Le MODE qui sert à exprimer ce désir nous informe sur la situation réelle du poète : c'est le conditionnel, employé pour un souhait / le potentiel (je mordrais, si elle le permettait : on ne sait) L'expression de l'admiration n'est donc pas restée symbolique (la nature parfaite) mais est bien aussi charnelle. Le public du XVIe s. goûte beaucoup ces rapprochements de l'amour sacré et de l'amour profane. |
Plan suivi (et légende des couleurs)
1. Une expression lyrique
* Un énoncé ancré (en "je")
* à plusieurs destinataires
2. Un désir exalté
* un blason louangeur
* pour un désir passionné
3. par une musique des vers
* La versification
Le sonnet est composé de deux quatrains et d'un sizain. (deux tercets)
L'organisation des rimes est
A (oses) F
B (elet) M
B (e lait) M
A (oses) F
Ces rimes (riches = 3 sons communs) sont embrassées dans les deux quatrains. On peut y voir la référence à une étreinte, mais cette disposition est aussi signe d'un apaisement qui convient au portrait de la femme en nature idéalisée.
Ensuite le sizain est introduit par le distique (deux vers qui riment ensemble) qui est dissimulé au sein de l'ensemble, mettant comme en aparté le pardon à Jupiter.
Enfin c'est un quatrain dissimulé qui termine le poème à rimes embrassées rapporchant deux termes opposés la puce et le verbe "pouvoir" (qui est au MODE Subjonctif imparfait, employé dans un sens d'hypothèse, de souhait).
L'alternance des rimes féminines / masculines a été faite de telle sorte ce soit le masculin qui domine [Etant donnant qu'il y a alternance "obligatoire", si on commence par le féminin FMMF, FMMF, MM, FMMF = le distique est en rimes masculines, donc 8/14] ; ce qui accompagne bien le dernier vers "Que rechanger en homme je me pusse."
* Les effets sonores et rythmes
Le premier quatrain est composé d'une seule phrase, donc de trois enjambements. Créant un rythme ample pour cette description admirative. Trois "e muets" que l'on doit prononcer (grâces), (enflent) et (flèches) donnent une tonalité féminine, douce à ce début de poème, tonalité renforcée par les sons "o" ouvert, "on", "è"...(assonances)
Dans le second quatrain, composé aussi d'une seule phrase mettant en scène le jardinier bienveillant, on peut remarquer que "je me transforme" se rapproche phonétiquement de "quand je te vois" (v = f) montrant ainsi le rôle de la femme dans la métamorphose
Dans le premier tercet, la
phrase s'étend sur deux vers et demi : mettant en valeur le "je te pardonne", en rejet.
Le même jeu sur des sons identiques rapprochant à l'intérieur des vers "Jupiter / je te pardonne".
Le dernier thème de la métamorphose en homme commence donc dans le premier tercet. Ce changement de ton étant renforcé par "Hé !" interjection exclamative, exprimant la déconvenue, la frustration, la déception.
Une phrase entière courant sur plusieurs vers encore pour le dernier tercet mais le poème est animé par la répétition des sons consonnes "b, t et d" (allitérations) qui rythment les gestes de fantaisie sensuelle du poète.
Conclusion
Le lyrisme de cette oeuvre est donc fondé sur l'expression d'un "je" intime, la célébration d'une femme sublimée
jusqu'à être la Nature Printanière, un sentiment puissant à la fois idéal et charnel.
Mais tout autant sur la musicalité du poème, comme un chant destiné à à séduire les femmes, et plus largement les lecteurs appréciant ces jeux subtils. Ce chant étant favorisé, au sens propre, par les décasylabes, tous coupés en 4/6.
Ce lyrisme est encore fortement teinté d'un érotisme galant que le siècle beaucoup, héritage des poètes du début du siècle (dont Clément Marot).
Et il est aussi joyeux, aimable, séduisant, très éloigné du lyrisme plus sombre du XIXe s. (Musset "Le Pélican", ou "Les Nuits" "Les chants désespérés sont les chants les plus beaux".
Le sonnet, introduit en France par Marot puis les poètes de la Pléiade (à l'imitation du Canzoniere de Pétrarque), est encore en décasyllabes au début de l'eouvre de Ronsard, mais avec cette nouveauté du distique qui crée un troisième quatrain, reliant ainsi les différentes thématiques de façon harmonieuse. C'est donc une oeuvre très ciselée, où chaque mot, chaque, image, chaque son compose comme une pierre sur un écrin précieux : une oeuvre chatoyante par ses effets entrelaçant le désir charnel avec une louange de la femme, comme joyau de la création, unissant des influences diverses, de la Grèce antique aux Italiens du Quattrocento, et des grands prédécesseurs français (Marot, Ecole lyonnaise) pour créer l'oeuvre unique du futur "Prince des poètes".
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