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Lundi 22 avril 2013 1 22 /04 /Avr /2013 19:11

Lycée : Pierre de RONSARD (1524-1585) "Ha, Seigneur dieu,..." Sonnet LXI Amours de Marie (1553) 

 

Ha (Ah !), seigneur dieuque de grâces                                                                  [écloses 


Que exclamatif, expression de l'admiration
Exclamation, interjection = SA joie, SA satisfaction.  Le "JE" est absent du premier quatrain mais c'est dans cette interjection que le poète est présent  

 

Dans le jardin de ce sein verdelet vert clair, jeune  ; le jardin = microscosme image du paradis
Enflent le rond de deux gazons de lait valorisation de la comparaison avec la nature (le gazon était non une "pelouse" mais une petite motte herbeuse, avec dl'idée de l'arrondi ; et le lait évoque la fertilité de la terre et de la femme, donc le fait qu'elle soit désirable : la jeune fille est symbolisée par ce printemps).
Où des Amours les fléches sont encloses ! 

(Amours = pluriel pour Eros, fils de Vénus, tirant ses flèches amoureuses, les yeux bandés) = elle a été choisie par Eros,l'Amour comme victime, sans doute parce qu'elle est belleaimable et peut-être aimante. C'est une allusion mythologique  très délicate.

Le destinaire n'est pas nommé explicitement. Sinon "Dieudans l'interjection, le poète parle seul, il se confie, il vante : "CE sein" (non TON sein) ou "LE rond" article défini = généralisation ; aucune femme n'est nommée, le poème ne semble pas adressée explicitement.

   
Je me transforme en cent métamorphoses,  Puis le poète apparaît "en action", tout puissant dans une métamorphose, au présent (un présent d'énonciation ou... d'habitude)
Quand je te vois, petit mont jumelet,  Et c'est QUAND il voit le corps de l'aimée qu'il se trouve doté de cette puissance.
Ains du printemps un rosier nouvelet, Métaphore filée (tissée, continuée) femme = nature au printemps. Le jardin, symbole du paradis terrestre, se poursuit dans l'analogie avec la rose (symbole de la femme, de l'amour)L'insistance sur la petitesse (en dehors de la beauté propre de la miniature permet aussi de motiver la métamorphose du 1er tercet.  
Qui le matin bienveigne de ses roses. Le destinataire qui est représenté par le pronom personnel TE, c'est... la poitrine de la femme désirée. Il s'agit d'une sorte de personnification, dans le genre du blason. Ce qui est très valorisant, car cet éloge rapproche la femme de la nature, et dans sa perfection, donc du cosmos (oeuvre de dieu).
Le désir quand il apparaît est très fort, il rend le poète surhumain, il le porte, il le transporte, c'est sa force. Cent = hyperbole. Et le fait de se transformer permet au poète de se présenter sous des jours variés : ainsi tout autant délicat et surprenant, pour charmer la dame (Modèle : L'ARIOSTE) Son désir se présente sous une forme aimable, "courtoise" : la caresse ; même si la comparaison avec le printemps jardinier introduit l'idée d'une relation plus sensuelle.
   
S'Europe avait l'estomac aussi beau,  Amplification, superlatif absolu (ce n'est pas "plus beau que", c'est très beau). Antonomase : Europe (fille d'Agénor, choisie par Jupiter our sa grande beauté, sa jeunesse...cfOVIDE.
De t'être fait, Jupiterun taureau, Ici le destinataire change, et c'est le dieu des dieux que le poète tutoie (familarité, sur le mode antique ?). Ce destinataire sert à rehausser le prestige du poète, qui se montre comme appartenant à une caste d'hommes intimes avec les dieux.
Je te pardonne. Hé, que ne suis-je puce ! Le JE apparaît ensuite en fin de strophe, mais c'est pour pardonner au dieu des dieux  de s'être métamorphosé en taureau pour déduire le belle Europe ! 
L'acte de séduction est justifié par la beauté de la jeune fille.
Le taureau représente la puissance sexuelle, la fécondité ; la puce peut représenter une sensualité fantaisiste (cf. Folâtreries de RONSARD) : le poète joue avec son propre désir. Evidemment ce qui est important, c'est l'écart entre les deux animaux symboliques... Différence, modestie, imagination.

   
La baisotanttous les jours je mordrais 

Maintenant l'énoncé est coupé de la situation d'énonciation = le poète parle de la femme, et non à la femme (ou à ses seins). Ce n'est donc un poème "destiné" à un interlocutrice précise, même sous-entendue, c'est un compliment plus détaché d'un destinataire concret.

Ses beaux tétins, mais la nuit je voudrais Ici le poète domine, il est très présent quand il s'agit d'agir (vouloir, mordre, pouvoir) : son désir se traduit en acte, en puissance.
Que rechanger en homme je me pusse.

Le désir prend ici une forme vive, agaçante (comme on parle d'agaceries) puis grivoise, la morsure du sein est bien directement évoquée, puis la "métamorphose" en homme (idée plaisante... se métamorphoser en ... soi-même) exprime nettenemtn la sensualité du désir. Le MODE qui sert à exprimer ce désir nous informe sur la situation réelle du poète : c'est le conditionnel, employé pour un souhait / le potentiel (je mordrais, si elle le permettait : on ne sait) L'expression de l'admiration n'est donc pas restée symbolique (la nature parfaite) mais est bien aussi charnelle. Le public du XVIe s. goûte beaucoup ces rapprochements de l'amour sacré et de l'amour profane.

 

Plan suivi (et légende des couleurs)

1. Une expression lyrique

* Un énoncé ancré (en "je")

* à plusieurs destinataires

2. Un désir exalté

* un blason louangeur

* pour un désir passionné

3. par une musique des vers

* La versification

Le sonnet est composé de deux quatrains et d'un sizain. (deux tercets)

L'organisation des rimes est 

A (oses) F

B (elet) M

B (e lait) M

A (oses) F

Ces rimes (riches = 3 sons communs) sont embrassées dans les deux quatrains. On peut y voir la référence à une étreinte, mais cette disposition est aussi signe d'un apaisement qui convient au portrait de la femme en nature idéalisée.

Ensuite le sizain est introduit par le distique (deux vers qui riment ensemble) qui est dissimulé au sein de l'ensemble, mettant comme en aparté le pardon à Jupiter.

Enfin c'est un quatrain dissimulé qui termine le poème à rimes embrassées rapporchant deux termes opposés la puce et le verbe "pouvoir" (qui est au MODE Subjonctif imparfait, employé dans un sens d'hypothèse, de souhait). 

L'alternance des rimes féminines / masculines a été faite de telle sorte ce soit le masculin qui domine [Etant donnant qu'il y a alternance "obligatoire", si on commence par le féminin FMMF, FMMF, MM, FMMF = le distique est en rimes masculines, donc 8/14] ; ce qui accompagne bien le dernier vers "Que rechanger en homme je me pusse."

 

* Les effets sonores et rythmes

Le premier quatrain est composé d'une seule phrase, donc de trois enjambements. Créant un rythme ample pour cette description admirative. Trois "e muets" que l'on doit prononcer (grâces), (enflent) et (flèches) donnent une tonalité féminine, douce à ce début de poème, tonalité renforcée par les sons "o" ouvert, "on", "è"...(assonances)

Dans le second quatrain, composé aussi d'une seule phrase mettant en scène le jardinier bienveillant, on peut remarquer que "je me transforme" se rapproche phonétiquement de "quand je te vois" (v = f) montrant ainsi le rôle de la femme dans la métamorphose

Dans le premier tercet, la phrase s'étend sur deux vers et demi : mettant en valeur le "je te pardonne", en rejet.
Le même jeu sur des sons identiques rapprochant à l'intérieur des vers "Jupiter / je te pardonne".

Le dernier thème de la métamorphose en homme commence donc dans le premier tercet. Ce changement de ton étant renforcé par "Hé !" interjection exclamative, exprimant la déconvenue, la frustration, la déception.

Une phrase entière courant sur plusieurs vers encore pour le dernier tercet mais le poème est animé par la répétition des sons consonnes "b, t et d" (allitérations) qui rythment les gestes de fantaisie sensuelle du poète.

 

 

Conclusion
Le lyrisme de cette oeuvre est donc fondé sur l'expression d'un "je" intime, la célébration d'une femme sublimée jusqu'à être la Nature Printanière, un sentiment puissant à la fois idéal et charnel.

Mais tout autant sur la musicalité du poème, comme un chant destiné à à séduire les femmes, et plus largement les lecteurs appréciant ces jeux subtils. Ce chant étant favorisé, au sens propre, par les décasylabes, tous coupés en 4/6. 

Ce lyrisme est encore fortement teinté d'un érotisme galant que le siècle beaucoup, héritage des poètes du début du siècle (dont Clément Marot).

Et il est aussi joyeux, aimable, séduisant, très éloigné du lyrisme plus sombre du XIXe s. (Musset "Le Pélican", ou  "Les Nuits" "Les chants désespérés sont les chants les plus beaux".

Le sonnet, introduit en France par Marot puis les poètes de la Pléiade (à l'imitation du Canzoniere de Pétrarque), est encore en décasyllabes au début de l'eouvre de Ronsard, mais avec cette nouveauté du distique qui crée un troisième quatrain, reliant ainsi les différentes thématiques de façon harmonieuse. C'est donc une oeuvre très ciselée, où chaque mot, chaque, image, chaque son compose comme une pierre sur un écrin précieux : une oeuvre chatoyante par ses effets entrelaçant le désir charnel avec une louange de la femme, comme joyau de la création, unissant des influences diverses, de la Grèce antique aux Italiens du Quattrocento, et des grands prédécesseurs français (Marot, Ecole lyonnaise) pour créer l'oeuvre unique du futur "Prince des poètes".

Par Le Fil de Laure - Publié dans : Outils pour le LYCEE
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Dimanche 7 avril 2013 7 07 /04 /Avr /2013 17:47

Pierre de RONSARD (1524-1585) "Ha, Seigneur dieu,..." Sonnet LXI Amours de Marie (1553) Introduction 

Encylopédie Larousse en ligne 

BARTOLOMEO VENETO

"À partir de 1560, Ronsard regroupera l'ensemble de ses pièces poétiques d'inspiration amoureuse sous le titre inchangé d'Amours : les Amours (1552-1553), qui célèbrent Cassandre Salviati, une partie du Bocage (1554) et des Mélanges (1555), la Continuation des Amours (1555) et la Nouvelle Continuation des Amours (1556), qui chantent Marie Dupin, les sonnets à Sinope du Second Livre des Mélanges (1559), quelques pièces du Recueil des Nouvelles Poésies (1563), des Élégies, Mascarades et Bergeries (1565) et du Septième Livre des Poèmes (1569), les Amours d'Eurymédon et de Callyrée, les sonnets et les stances Sur la mort de Marie, les Sonnets et Madrigals pour Astrée, les Sonnets pour Hélène (1578) dédiés à Hélène de Surgères.

   Il fallait cependant que Ronsard progresse dans le sens de la simplicité, une simplicité savante puisque nourrie de l'exemple de certains modèles grecs qu'il découvre dans les années 1553-1555 : Anacréon et les poètes regroupés dans l'Anthologie. On doit à ces découvertes les recueils du Bocagede 1554 et des Mélanges de 1555. Un poète très personnel s'y découvre qui entrelace dans des odes aux vers brefs le goût de la vie dans ses plus humbles détails (les objets, les animaux familiers) et l'angoisse du temps qui passe. Ronsard avait aussi, en 1553, publié un Livret de Folastries qui manifestait une verve bouffonne et érotique peu prisée des esprits élégants de l'entourage royal et encore moins de ceux, protestants ou non, qui souhaitaient une Muse moins païenne.

 

 

L'Amour comme comédie, l’amour comme tragédie

25On sait que Ronsard dans ses Amours s’est livré à un exercice de style. Les Amours de Cassandre sont son canzoniere conforme au style élevé attribué à Pétrarque, mais elles sont suivies de deux Continuations qui empruntent avec ostentation une toute autre voie. Les poèmes pour Marie s’y donnent comme un refus de Pétrarque au profit de la simplicité des élégiaques antiques, mais, on l’a souvent noté, ces poèmes antipétrarquistes sont à bien des égards tout aussi pétrarquiens et parfois plus encore. Ronsard par exemple abandonne un « beau nom » (selon l’expression de Claude Binet dans sa biographie de Ronsard) de l’aristocratie italienne qui est aussi un nom homérique de prophétesse pour un nom français tout simple, mais c’est pour mieux retrouver un nom avec cinq lettres comme celui de la Laura [de Pétrarque]."

(Jean-Yves VIALLETON , « Le Pétrarque des antipétrarquistes français des années 1550 », Cahiers d’études italiennes [En ligne], 4 | 2006, mis en ligne le 15 octobre 2007, consulté le 07 avril 2013. URL : http://cei.revues.org/619)

et 

 

WEBER Henri. La Célébration du corps féminin dans les Amours de Ronsard : variations sur un répertoire connu. In: Bulletin de l'Association d'étude sur l'humanisme, la réforme et la renaissance. N°45, 1997. pp. 7-23.

doi : 10.3406/rhren.1997.2163 Consulté le 07 avril 2013

 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhren_0181-6799_1997_num_45_1_2163

- pp. 17-18 sur les blasons du corps féminin (le sein verdelet <= ARIOSTE "Duo pome acerbe"

 

"L’Arioste stimule l’imaginaire sensuel des poètes de la Pléiade

L'Arioste =  Ludovico ariosto auteur de Roland Furieux (1516)

Jean-Dominique iNGRES Roger délivrant Angélique (1819) d'après l'Arioste Orlando Furioso
n
e pensons pas que l’Arioste inspire toujours à la Pléiade un registre d’emprunts très particulier, qui le distinguerait par exemple de Bembo. Les grands poètes du Cinquecento appartiennent à la mouvance pétrarquiste ; proches du Toscan, ils inspirent des poèmes qu’on croirait venus du Canzoniere.8 C’est le cas des Rime de l’Arioste, écrites essentiellement avant l’Orlando Furioso. Du Bellay est souvent séduit par ce recueil. Des cheveux d’or qui sont des liens, un feu d’Amour qui brûle, mais que toutefois l’on aime ;9 un Archer aveugle et donc « mal avisé », qui blesse l’amant sans toucher la belle ;10 une impuissance à chanter dignement les perfections de la femme aimée ;11 le mal et la douleur d’amour considérés malgré tout comme des biens, comme un témoignage aussi qui ne devrait pas être rejeté :12 voilà quelques exemples d’imitations intéressantes dans le détail, mais sans grande signification spécifique.

  • 8  Voir la note 1.
  • 9  AriostoRime 14 > DuBellayL’Olive 10, t. I, p. 35.
  • 10  AriostoRime 7 > DuBellayL’Olive 5, t. I, p. 30-31.
  • 11  AriostoRime 15 > Du BellayL’Olive 8, t. I, p. 33.
  • 12  AriostoRime 16 > Du BellayL’Olive 30, t. I, p. 52-53.
  • 13  S. Freud,Gesammelte Werke, vol. 7, p. 213 sqq., traduit en français parLa création littéraire et(...)
  • 14  Mais la sensualité ou l’érotisme de l’Arioste sont le plus souvent discrets, comme le montre très(...)
  • 15  AriosteRime 18,Aventuroso carcere soave, v. 10 et 12 : « ma parole sciolte [...] ma dolci baci,(...)
  • 16  Du BellayXIII Sonnetz de l’Honneste Amour, 2, t. I, p. 140. En revanche, le sonnet 18 de L’Olive(...)

28Mais il est un autre Arioste. Au début de son Der Dichter und dasPhantasieren,13Freud fait allusion à cette réflexion du cardinal Hippolyte d’Este après la parution de l’Orlando Furioso : « Dove avete trovato, messer Lodovico, tante corbellerie ? », “Où donc avez-vous trouvé, messire Louis, tant de sottises ?” ou plutôt “tant de bourdes”. Au XVIe siècle, ce dernier terme ne signifiait pas “bévue”, “gaffe”, mais “histoire inventée – peut-être pour tromper –, à coup sûr, pour amuser”. Ronsard dit dans ce sens, dans la VIIe Folastrie : « Assez vrayment on ne revere / Les divines bourdes d’Homere » (1-2). LOrlando Furioso fourmille de bourdes, le cardinal d’Este ne se trompait pas. Ce vaste poème n’est qu’entrecroisements d’histoires différentes, variations de tons et de propos, liberté, avant tout sensuelle, de l’imaginaire.14 Les poètes de la Pléiade sont tous à la recherche de cette liberté, même les plus discrets comme Du Bellay. LOrlandoFurioso et aussi quelques sonnets des Rime fournissent à point nommé images et récits séduisants. Voici Du Bellay suivant l’Arioste dans la prison d’amour la plus pétrarquiste qui soit, sinon que « Mile doulx motz,... Mil’ doulx baisers »15 y retiennent charmé tout amoureux. La prétérition peut être une brèche dans laquelle se glisse la sensualité. C’est ainsi que le sonnet Altri loderà il viso (Rime 20) s’ouvre sur un éloge de la chevelure, du sein et du flanc d’ivoire, des beaux yeux de la femme aimée..., prétérition qui dure le temps d’un quatrain : ‘il appartient à un autre de les chanter ; quant à moi...’. Le reste du poème est précisément consacré à un éloge spirituel. Les poètes de la Pléiade mettent l’accent sur la sensualité en prolongeant la prétérition ; Du Bellay le fait pour ainsi dire chastement.16Cheveux, sourcils, corail des lèvres, teint, lys et roses (métaphore générale) : le corps tient plus de place que l’esprit. L’intensité sensuelle du portrait est encore plus forte dans le sonnet 49 des Amours (1553) de Ronsard :

Ni l’embonpoint de sa gorge grassette,
Ni son menton rondement fosselu
[...]

Ni son beau sein, dont l’Archerot me gette
Le plus agu de son trait émoulu,
[...]

Seul son esprit
(Les Amours 49, 3-4, 7-8, 12)

dit entre autres un poète également séduit par les appas charnels et la perfection spirituelle.

GENDRE André, « La Pléiade entre Bembo et l’Arioste », Italique [En ligne], VI | 2003, mis en ligne le 05 octobre 2009, Consulté le 07 avril 2013. URL : /index134.html ; DOI : 10.4000/italique.134

Europe Gustave MOREAU

XLI


Ha, seigneur dieu, que de graces écloses  
Dans le jardin de ce sein verdelet,
Enflent le rond de deus gazons de lait, 
Où des Amours les fléches sont encloses !

Je me transforme en cent metamorfoses,
Quand je te voi, petit mont jumelet, 
Ains du printans un rosier nouvelet, 
Qui le matin bienveigne de ses roses. 

S'Europe avoit l'estomac aussi beau, 
De t'estre fait, Jupiter, un toreau, 
Je te pardonne. Hé, que ne sui-je puce ! 

La baisotant, tous les jours je mordroi 
Ses beaus tetins, mais la nuit je voudroi 
Que rechanger en homme je me pusse

 


Version avec orthographe modernisée + explication du mythe d'Europe
 

"Cet exemple, dans lequel se fait subtilement un jeu avec la tradition du mythe, montre en outre que, souvent, l’utilisation galante de la figure d’Europe va mettre en avant la figure du poète lui-même : rapproché de Jupiter, il est alors celui qui ruse, celui se métamorphose, mais par la grâce de ses vers.
En voici un autre exemple dans lequel à nouveau, remarquons-le, Europe « n’occupe » que deux vers d’un sonnet qui constitue pour l’essentiel un blason de la poitrine aimée.1
 
«Ha, seigneur dieu, que de grâces écloses
Dans le jardin de ce sein verdelet, 
Enflent le rond de deux gazons de lait, 
Où des Amours les fléches sont encloses !
 
Je me transforme en cent métamorphoses,
Quand je te vois, petit mont jumelet,
Ains(i) du printemps un rosier nouvelet
Qui le matin bienveigne de ses roses.
 
S’Europe avait l’estomac aussi beau,
De t’être fait, Jupiter, un taureau,
Je te pardonne. Hé que ne suis-je puce ?
 
La baisotant, tous les jours je mordrai
Ses beaux tétins, mais la nuit je voudrai 
Que rechanger en homme je me pusse. »
 
Ici encore, en quelques vers, le motif mythologique se trouve amené au plus proche des intentions du poète, avec une certaine désinvolture qui, tout à la fois, constitue un jeu avec la tradition, montrant le brio du poète et, en outre, renforce le propos de celui-ci et sublime en quelque sorte la réalité décrite, la mettant au même niveau que dieu, mythe et immortalité. Enfin, le poète se montre en virtuose des métamorphoses pouvant, pour varier les plaisirs, se faire puce et homme à nouveau. Un autre propos encore, donc, le discours sur les pouvoirs de la poésie, se lit donc aussi à travers ces vers en apparence bien légers. Site CRDP Paris

gazons : monticules recouverts d'herbe
bienveigner
: accueillir quelqu'un avec des caresses ; après 1553 Ronsard remplaça "bienveigne" par "caresse" (Les Amours commentés)

L'estomac : ici, la poitrine

Commentaire du poème p.79 Avec le texte original est les variantes de 1553, 1567 (là seulement apparaît "la puce")

 

"S’Europe avait l’estomac19 aussi beau,
Sage, tu pris le masque d'un taureau,
Bon Jupiter, pour traverser les ondes.
 
Le ciel n'est dit parfait pour sa grandeur.
Lui et le sein le sontpour leur rondeur :
Car le parfait consiste en choses rondes. » (1578)

 

Ovide, Les Métamorphoses Europe (II, 833-875)

Extraits

Jupiter en secret l'appelle, et, sans lui faire connaître l'objet de son nouvel amour : "Mon fils, dit-il, fidèle messager de mes décrets, que rien ne t'arrête ! vole avec ta vitesse ordinaire, et descends dans cette contrée de la terre qui voit, à sa gauche, les Pléiades et que les peuples qui l'habitent appellent Sidonie. Regarde les troupeaux du roi qui paissent l'herbe sur ces montagnes; hâte-toi de les conduire sur les bords de la mer." Il dit : et déjà, chassés dans la plaine, ces troupeaux s'avançaient vers le rivage où la fille du puissant Agénor venait tous les jours, avec les vierges de Tyr, ses compagnes, se livrer à des jeux innocents. 

[846] Amour et majesté vont difficilement ensemble. Le père et le souverain des dieux renonce à la gravité du sceptre; et celui dont un triple foudre arme la main, celui qui d'un mouvement de sa tête ébranle l'univers, prend la forme d'un taureau, se mêle aux troupeaux d'Agénor, et promène sur l'herbe fleurie l'orgueil de sa beauté. Sa blancheur égale celle de la neige que n'a point foulée le pied du voyageur, et que n'a point amollie l'humide et pluvieux Auster. Son col est droit et dégagé. Son fanon, à longs plis, pend avec grâce sur son sein. Ses cornes petites et polies imitent l'éclat des perles les plus pures; et l'on dirait qu'elles sont le riche ouvrage de l'art. Son front n'a rien de menaçant; ses yeux, rien de farouche; et son regard est doux et caressant. La fille d'Agénor l'admire. Il est si beau ! Il ne respire point les combats. Mais, malgré sa douceur, elle n'ose d'abord le toucher. Bientôt rassurée, elle s'approche et lui présente des fleurs. Le dieu jouit; il baise ses mains, et retient avec peine les transports dont il est enflammé. 

[864] Tantôt il joue et bondit sur l'émail des prairies; tantôt il se couche sur un sable doré, qui relève de son corps la blancheur éblouissante. Cependant Europe moins timide, porte sur sa poitrine une main douce et caressante. Elle pare ses cornes de guirlandes de fleurs. Ignorant que c'est un dieu, que c'est un amant qu'elle flatte, elle ose enfin se placer sur son dos. Alors le dieu s'éloignant doucement de la terre, et se rapprochant des bords de la mer, bat d'un pied lent et trompeur la première onde du rivage; et bientôt, fendant les flots azurés, il emporte sa proie sur le vaste océan. Europe tremblante regarde le rivage qui fuit; elle attache une main aux cornes du taureau; elle appuie l'autre sur son dos; et sa robe légère flotte abandonnée à l'haleine des vents. 

 

Par Le Fil de Laure - Publié dans : Outils pour le LYCEE
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